Les deux premiers compositeurs nommés de l’histoire occidentale, Léonin et Pérotin, nous sont connus presque entièrement par une seule source : un petit traité écrit par un étudiant anglais de passage à Paris, vers 1270-1280 — soit près d’un siècle après Léonin.

C’est lui qui nous apprend l’essentiel : que Léonin fut le optimus organista (le meilleur faiseur d’organum) et l’auteur du Magnus liber organi ; que Pérotin, optimus discantor, le révisa, l’abrégea, et composa les grands organa à quatre voix Viderunt et Sederunt. Sans ce témoin, ces deux noms seraient probablement perdus.

Le sel de l’histoire

L’homme qui nous transmet le nom des premiers compositeurs n’a, lui, pas de nom. On l’appelle « Anonyme IV ». Et ce « IV » n’est même pas ancien : c’est un simple numéro de catalogue, attribué dans les années 1860 par l’érudit belge Edmond de Coussemaker, qui publia une série de traités médiévaux et numérota les anonymes I, II, III, IV… Celui-ci était le quatrième.

Vertige savoureux : les premiers nommés doivent leur célébrité à un sans-nom, lui-même affublé d’une étiquette de bibliothèque trois fois posthume. Et « Léonin », « Pérotin » sont des diminutifs latins, pas des identités qu’on puisse documenter par ailleurs — quelques chercheurs ont proposé des candidats (un magister Leoninus, chanoine-poète de Notre-Dame), sans certitude.

Un motif qui revient

On retrouve ici le même schéma que pour Pythagore et l’enclume et Grégoire et la colombe : tout notre savoir sur les origines tient à un témoin unique et tardif. L’histoire ancienne de la musique est un édifice tenu par quelques fils très minces.