L’une des plus jolies légendes de toute l’histoire de la musique. Lors du concile de Trente (1545-1563), les Pères, inquiets de l’inintelligibilité des messes polyphoniques surchargées, auraient sérieusement envisagé d’interdire la polyphonie dans le culte catholique, au profit du seul plain-chant.

C’est alors que Palestrina aurait composé sa Missa Papae Marcelli (dédiée au pape Marcel II, qui ne régna que vingt-deux jours en 1555) pour prouver, à la face d’une commission cardinalice, qu’une polyphonie pouvait être à la fois savante et parfaitement claire. À l’écoute, les cardinaux, foudroyés par tant de pureté, auraient renoncé à leur projet. Palestrina, à lui seul, sauvait la polyphonie.

Le sel de l’histoire

Le concile n’a jamais sérieusement envisagé une telle interdiction. Les décrets de 1562-63 demandent simplement une musique digne et un texte intelligible, sans rien prescrire de technique. Aucun procès, aucun ultimatum, aucun moment dramatique.

La Missa Papae Marcelli est probablement antérieure aux délibérations sur la musique sacrée (composée vers 1562, peut-être un peu plus tôt). Son lien avec l’intelligibilité passe par son dédicataire, le pape Marcel II, qui avait demandé aux chantres de la chapelle pontificale, pendant la Semaine sainte 1555, de chanter de manière à ce qu’on entendît les paroles. Il y eut bien, en 1565, une audition de messes polyphoniques devant une commission de cardinaux (Vitellozzi, Borromée) — mais elle n’avait rien d’un procès, et la messe de Palestrina n’y fut pas seule présentée.

L’épilogue (et le moment où la légende devient vraie)

Le récit héroïque est forgé bien plus tard. Esquissé dès le XVIIe siècle, amplifié par Andrea Adami da Bolsena en 1711, il est fixé pour de bon par Giuseppe Baini en 1828, dans sa grande biographie de Palestrina. Le XIXe siècle, en quête d’un héros pour la « pure » polyphonie catholique, fait alors de Palestrina le saint patron de la musique d’Église. Le mouvement cécilien (qui défend la restauration de la polyphonie sacrée selon le modèle palestrinien) en fait sa figure tutélaire. L’opéra Palestrina de Hans Pfitzner (1917) achève de planter la légende dans l’imaginaire collectif.

Cette anecdote rejoint donc — encore — le motif qui court dans nos sources : Pythagore et l’enclume, Grégoire et la colombe, L’Anonyme IV. Le mythe fondateur arrive après le fait qu’il prétend expliquer, et c’est lui qui consolide la mémoire. Ici, le décalage est de trois siècles : un record dans notre série.