Fil : « mode » grec recouvre trois choses distinctes — harmoniai, espèces d’octave, tonoi — déjà mêlées par les Anciens. D’où le malentendu durable avec les modes d’église.
Trois notions sous un même mot
C’est la clé de toute la confusion. Les Grecs n’avaient pas un concept unique de « mode » mais trois, qui se sont peu à peu superposés :
- Les harmoniai — la notion la plus ancienne (Damon, Platon) : des types mélodiques caractéristiques, chacun doté d’un caractère moral. C’est l’acception « éthique ».
- Les espèces d’octave — la notion systématique (école d’Aristoxène) : les sept façons dont tons et demi-tons se répartissent dans une octave, selon la note de départ.
- Les tonoi (ou tropoi) — des hauteurs de transposition, pas des gammes : le même système global monté plus haut ou plus bas pour tenir dans une tessiture. Aristoxène en compte 13, puis 15.
Déjà les sources antiques (Aristoxène, Cléonide, Ptolémée, Aristide Quintilien) ne s’accordent pas entre elles. La confusion est originelle.
Le matériau de base
Rappel : la brique est le tétracorde (une quarte, deux notes fixes, deux mobiles), décliné selon les trois genres (diatonique, chromatique, enharmonique). En empilant les tétracordes on obtient le Système parfait sur deux octaves, organisé autour de la note centrale, la mésè. Détail crucial : les Grecs pensaient les échelles en descendant, du grave vers l’aigu inversé de notre habitude.
Les sept espèces d’octave
Dans le genre diatonique, en descendant, on peut illustrer les sept profils d’intervalles par sept octaves de touches blanches (simple repère : la musique grecque était en hauteurs relatives) :
| Espèce | Profil illustré |
|---|---|
| Mixolydien | si → si |
| Lydien | do → do |
| Phrygien | ré → ré |
| Dorien | mi → mi |
| Hypolydien | fa → fa |
| Hypophrygien | sol → sol |
| Hypodorien | la → la |
Le dorien (profil mi–mi), le plus estimé, était jugé viril et stable. Retiens bien ce mi–mi : c’est là que se prépare le malentendu.
Les tonoi : des hauteurs, pas des gammes
Les tonoi portaient eux aussi les noms ethniques (dorien, phrygien…), ce qui a tout brouillé : un même mot désignait tantôt un profil d’octave, tantôt une transposition. Ptolémée tenta de mettre de l’ordre en alignant sept tonoi sur les sept espèces d’octave.
L’ethos
Chaque harmonia a une couleur morale → ethos :
- dorien : ferme, viril, propre à l’éducation ;
- phrygien : exalté, extatique (lié à l’aulos, au dionysiaque) ;
- lydien : tendre, plaintif, « relâché » ;
- mixolydien : gémissant, douloureux.
Dans La République, Platon ne garde que le dorien et le phrygien et bannit les autres comme amollissants ou funèbres.
Le grand malentendu médiéval
Les théoriciens carolingiens, lisant Boèce, empruntent ces noms prestigieux pour baptiser leurs huit modes d’église — mais en les appliquant en montant et à d’autres finales. Résultat : le dorien médiéval (finale ré, profil ré–ré) ne correspond pas au dorien grec (profil mi–mi). En fait, le « mi–mi » grec donne ce que le Moyen Âge appellera… le phrygien. Mêmes mots, gammes décalées.
Glarean enfoncera le clou en 1547 (Dodecachordon) en ajoutant deux modes, l’éolien et l’ionien — nos futurs mineur et majeur — prolongeant un système déjà emprunté et déjà inexact.
Morale : quand un musicien d’aujourd’hui parle du « mode dorien », il parle du dorien médiéval. Du dorien grec, il ne reste guère qu’un nom et une idée d’ethos. La suite de l’histoire se joue côté médiéval → 2 · Le chant grégorien 1.
Liens
- Concept rattaché à 1 · Antiquité — la voix et le nombre
- Voir aussi ratios pythagoriciens · ethos
- Malentendu prolongé dans 2 · Le chant grégorien 1