Fil narratif

Le rythme cesse d’être une servante du texte ou de la liturgie : il devient un domaine de composition à part entière. La notation apprend à mesurer le temps librement — le binaire à égalité du ternaire — et la polyphonie sort de l’église pour gagner la chanson profane.

Un « art nouveau » — et une querelle

Le nom vient d’un traité, l’Ars nova (v. 1320), attribué à Philippe de Vitry : poète, théoricien, futur évêque. Il s’oppose à l’Ars Antiqua, l’art de l’école de Notre-Dame et de tout le XIIIe siècle.

La nouveauté fit scandale. Le théoricien conservateur Jacques de Liège, dans son Speculum musicae, défend les Anciens contre ces Modernes qui, selon lui, dénaturent la musique par excès de subtilité. C’est, avant l’heure, la première « querelle des Anciens et des Modernes » de l’histoire musicale.

La conquête du rythme

L’Ars Antiqua savait déjà mesurer le temps (la notation mensurale de Francon de Cologne, v. 1280 : longue, brève, semi-brève). Mais elle restait dominée par le ternaire, dit « parfait » — la division par trois, image de la Trinité. L’Ars Nova accomplit trois gestes décisifs :

  • elle admet le binaire à parité du ternaire (la division « imparfaite », par deux) ;
  • elle introduit des valeurs plus brèves, la minime en tête, qui affine le grain du temps ;
  • elle organise le tout en un système combinatoire.

Ce système repose sur un double choix :

Tempus (brève → semi-brèves)Prolation (semi-brève → minimes)≈ mesure moderne
parfait (3)majeure (3)≈ 9/8
parfait (3)mineure (2)≈ 3/4
imparfait (2)majeure (3)≈ 6/8
imparfait (2)mineure (2)≈ 2/4

Ces quatre mensurations sont les ancêtres directs de nos chiffrages de mesure. Détail savoureux pour le fil de la notation musicale : le signe du tempus imparfait, un demi-cercle, est l’ancêtre de notre signe C de la mesure à quatre temps. La notation sait désormais représenter la durée de façon systématique.

L’isorythmie

La technique-signature du motet de l’Ars Nova. Un patron rythmique répété, la talea, est appliqué à une série de hauteurs répétée, le color. Comme les deux n’ont en général pas la même longueur, ils se décalent et ne se réalignent qu’au bout de plusieurs tours.

Un principe abstrait

Structurer la durée par un schéma autonome, indépendant de la mélodie, est une idée presque mathématique. Elle annonce de très loin les procédés sériels et répétitifs du XXe siècle — la teneur de chant, jadis mélodie, y devient une pure trame combinatoire.

Hoquet et syncope : le rythme pour lui-même

Le rythme devient terrain de jeu. La syncope se généralise, et le hoquet (hoquetus) hache une mélodie entre deux voix qui se relaient, note contre silence — comme un hoquet, précisément. C’est là l’« émancipation » du titre : le rythme n’est plus seulement le véhicule des mots, il intéresse pour lui-même.

Guillaume de Machaut

Figure dominante du siècle (v. 1300-1377), poète autant que musicien. Deux apports majeurs au regard de la musique :

  • sa Messe de Nostre Dame est la première mise en musique polyphonique complète de l’ordinaire de la messe due à un seul compositeur identifié : la messe devient un cycle unifié ;
  • il porte à leur sommet les formes fixes profanes — ballade, rondeau, virelai. La polyphonie, jusque-là servante du culte, gagne la chanson d’amour courtois.

Machaut est aussi le dernier grand poète-compositeur, incarnant l’union médiévale du vers et du chant — union que la suite de l’histoire défera peu à peu.

L’Italie : le Trecento

En parallèle, l’Italie du XIVe siècle connaît son propre âge d’or, avec Francesco Landini — organiste aveugle de Florence, dont le nom reste attaché à une cadence — et Jacopo da Bologna, sur une notation et des formes propres (madrigal, caccia, ballata).

Piège de vocabulaire

Le madrigal du Trecento (XIVe s.) n’a presque rien à voir avec le madrigal de la Renaissance (XVIe s.), bien plus célèbre. Mêmes mots, autres choses — comme pour les modes grecs et médiévaux.

L’extrême : l’Ars Subtilior

À la toute fin du siècle (v. 1370-1410), autour d’Avignon, une frange pousse la complexité rythmique à un raffinement vertigineux : syncopes, proportions et polyrythmies inouïes. Le jeu gagne jusqu’à la forme des partitions — le rondeau Belle, bonne, sage de Baude Cordier est noté en forme de cœur. Cette complexité ne sera pas égalée avant le XXe siècle.

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